Nous avons parcouru les quatre saisons ensemble. Printemps, été, automne, hiver. [...] Il parlait de ses collègues parfois, de brèves et anciennes rencontres de filles, des haltes légères qu'il avait interrompues dès qu'elles s'étaient montrées possessives et avaient exigé une clé d'appartement, des promesses de vacances, des enfants.
J'étais prévenue et je me félicitais d'avoir parcouru les quatre saisons avec lui. Je les comptais sur les doigts de ma main ou, pour faire plus plein, je comptais les mois, les jours... J'en tirais une sorte de fierté, un bail de locataire que je substituais en bonne négociante aux mots d'amour qu'il ne prononçait jamais. Mais je ne pouvais pas non plus m'empêcher de toujours revenir à l'assaut.
C'était plus fort que moi.
A peine nos corps repus, les hostilités reprenaient. Parle-moi, je disais, parle-moi de toi et de moi, installe-nous avec de mots, des serments, puisqu'on n'est inscrits nulle part ailleurs. L'amour, ce n'est pas un mot d'amour tous les matins, il répondait, l'amour ne se dit pas, il se vit. Et si je suis avec toi, c'est parce que j'ai accepté de t'aimer de cette manière. C'est la seule manière que je connaisse. Je me moque si tu me dis je t'aime ou pas. Ce ne sont que des mots.
" J'étais prévenue, mais je continuais quand même...
Jusqu'à ce week-end de février ...
Je l'épiais sous mes cils baissés. J'épiais chaque centimètre de son corps qui se rétractait, refusait de reprendre l'éternel dialogue, soulignait, vindicatif, la distance entre nous. Je devinais l'impatience qui grandissait, la force brutale qui montait en lui, prête à me rejeter si j'avançais la main ou posais ma tête sur son épaule, l'envie de se lever et de claquer la porte. Ma folie de l'avoir tout entier, de toucher mes dividendes, avait atteint ses limites et je ne pouvais que constater que la fin tant redoutée allait, enfin, arriver.
Parce que ça, au moins, je pouvais le décider...
Alors, pour tirer mon épingle du jeu, pour m'en sortir avec la seule fierté d'avoir tout manigancé, je lâchai ces pauvres mots dont je ne pensais pas un seul instant qu'ils puissent être vrais... Qu'il puisse les prendre au sérieux et ne pas déceler en eux un dernier appel au secours, une dernière supplique de femme amoureuse et mendiante.
- J'arrête, Mathias, j'arrête. Je n'en peux plus... Il faut se séparer. Je ne me reconnais plus. Je n'aime pas ce que tu fais de moi...
J'en disais trop comme les faibles qui veulent convaincre et se rassurent en multipliant les phrases.
Et, comme il demeurait silencieux, les yeux rivés au petit écran où une autre imbécile moulée à la perfection se déhanchait en jetant des anathèmes furieux, je repris, obstinée : nous n'avons plus rien à faire ensemble... tu m'aimes mal. Si tu savais de quels trésors tu te prives ! Tu veux ma défaite ? Je te l'offre, je me retire...
J'espérais que, dans un ultime sursaut d'amour, de lien tissé par douze mois de volupté, il allait se rendre. Chuchoter arrête de me harceler, prends-moi comme je suis, je reviens toujours vers toi parce que je t'aime même si je ne te le dis pas...
Et je me serais rendue. J'aurais replié mes armes et mes batailles sous la douceur de ses yeux amoureux et faux.
Il ne prit pas la peine de discuter. Il m'écouta, resta un long moment assis au bord du lit, me tournant le dos, enfermant dans ce dos muet un ultime silence, une ultime confrontation à laquelle je n'avais pas ma part, pas mon mot à dire. Je regardais ce dos et je me prenais à espérer. J'ai murmuré parle, Mathias, parle, s'il te plaît...
Il s'est levé, a ramassé ses affaires, s'est appliqué à ne rien laissé derrière lui, et il est parti.
De dos. Il est parti de dos.
- Mathias ! j'ai crié, malgré moi, le rattrapant dans l'escalier.
- Oui ?
Il s'est retourné. Son regard froid et glacé était celui du fond de la grotte.
- Mathias...
- Qu'est-ce que tu veux de plus ?
Je suis restée muette. J'avais abusé des mots, ils ne voulaient plus rien dire.
Il m'a regardée, désolé mais inflexible. Il a prononcé ces mots terribles.
- Tu ne comprends pas... Tu ne comprends pas que ce que tu aimes en moi, c'est ce que je te refuse...
Et il a dévalé l'escalier, me laissant dans un tel affolement de l'âme et des sens que je demeurai pétrifiée, écoutant la cavalcade de ses pas qui résonnaient comme autant de coups marquant la fin de notre histoire. "