Article.

Article.
" Que croient-ils tous, à me voir ainsi impassible ? Que je suis insensible ? Se fient-ils à ce point aux apparences ? Sont-ils à ce point incapables de deviner que j'ai envie à chaque minute de hurler comme un chien attaché depuis trop longtemps à une laisse et que je m'en empêche parce que j'entends que la dignité l'emporte à la fin ? Ne comprennent-ils pas que je me retiens de pleurer au long des couloirs mornes de cet hôpital, que je ravale mes larmes ainsi qu'on me l'a appris dès l'enfance, que je m'oblige à ne pas céder parce que, dans notre famille, on ne cède pas ? Songent-ils sérieusement que je traverse cette épreuve sans rien ressentir, sans être lacérée par la souffrance, la peur, le désespoir ? N'envisagent-ils jamais que la blancheur de mon visage puisse n'être qu'un masque, qui dissimule ma terreur, mes désirs d'abdication, mon impuissance ? Conçoivent-ils que je déploie des efforts formidables juste pour ne pas devenir folle ? Je voudrais leur crier que mon chagrin et mon désordre intérieur sont sans bornes, les appeler à l'aide, au secours dans les instants du plus grand désarroi, tomber à genoux et ramper pour qu'ils aient enfin un peu pitié de moi, mais je tiens en horreur depuis toujours ceux qui se donnent en spectacle si bien que je me résigne à leur mépris silencieux, à leur stupidité d'ignorants. Et puis je me souviens trop du calvaire de mon frère pour laisser s'échapper une plainte. Mais, moi, je sais bien ce qu'il en est. Je sais que ces jours me consument, me détruisent, m'anéantissent, et que ce qui m'attend désormais, ce n'est rien d'autre qu'une existence d'éclopée, de convalescence irréparable. "
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# Posté le dimanche 09 août 2009 04:54

Article.

Article.
Nous avons parcouru les quatre saisons ensemble. Printemps, été, automne, hiver. [...] Il parlait de ses collègues parfois, de brèves et anciennes rencontres de filles, des haltes légères qu'il avait interrompues dès qu'elles s'étaient montrées possessives et avaient exigé une clé d'appartement, des promesses de vacances, des enfants.
J'étais prévenue et je me félicitais d'avoir parcouru les quatre saisons avec lui. Je les comptais sur les doigts de ma main ou, pour faire plus plein, je comptais les mois, les jours... J'en tirais une sorte de fierté, un bail de locataire que je substituais en bonne négociante aux mots d'amour qu'il ne prononçait jamais. Mais je ne pouvais pas non plus m'empêcher de toujours revenir à l'assaut.
C'était plus fort que moi.
A peine nos corps repus, les hostilités reprenaient. Parle-moi, je disais, parle-moi de toi et de moi, installe-nous avec de mots, des serments, puisqu'on n'est inscrits nulle part ailleurs. L'amour, ce n'est pas un mot d'amour tous les matins, il répondait, l'amour ne se dit pas, il se vit. Et si je suis avec toi, c'est parce que j'ai accepté de t'aimer de cette manière. C'est la seule manière que je connaisse. Je me moque si tu me dis je t'aime ou pas. Ce ne sont que des mots.
" J'étais prévenue, mais je continuais quand même...
Jusqu'à ce week-end de février ...

Je l'épiais sous mes cils baissés. J'épiais chaque centimètre de son corps qui se rétractait, refusait de reprendre l'éternel dialogue, soulignait, vindicatif, la distance entre nous. Je devinais l'impatience qui grandissait, la force brutale qui montait en lui, prête à me rejeter si j'avançais la main ou posais ma tête sur son épaule, l'envie de se lever et de claquer la porte. Ma folie de l'avoir tout entier, de toucher mes dividendes, avait atteint ses limites et je ne pouvais que constater que la fin tant redoutée allait, enfin, arriver.
Parce que ça, au moins, je pouvais le décider...
Alors, pour tirer mon épingle du jeu, pour m'en sortir avec la seule fierté d'avoir tout manigancé, je lâchai ces pauvres mots dont je ne pensais pas un seul instant qu'ils puissent être vrais... Qu'il puisse les prendre au sérieux et ne pas déceler en eux un dernier appel au secours, une dernière supplique de femme amoureuse et mendiante.
- J'arrête, Mathias, j'arrête. Je n'en peux plus... Il faut se séparer. Je ne me reconnais plus. Je n'aime pas ce que tu fais de moi...
J'en disais trop comme les faibles qui veulent convaincre et se rassurent en multipliant les phrases.
Et, comme il demeurait silencieux, les yeux rivés au petit écran où une autre imbécile moulée à la perfection se déhanchait en jetant des anathèmes furieux, je repris, obstinée : nous n'avons plus rien à faire ensemble... tu m'aimes mal. Si tu savais de quels trésors tu te prives ! Tu veux ma défaite ? Je te l'offre, je me retire...
J'espérais que, dans un ultime sursaut d'amour, de lien tissé par douze mois de volupté, il allait se rendre. Chuchoter arrête de me harceler, prends-moi comme je suis, je reviens toujours vers toi parce que je t'aime même si je ne te le dis pas...
Et je me serais rendue. J'aurais replié mes armes et mes batailles sous la douceur de ses yeux amoureux et faux.
Il ne prit pas la peine de discuter. Il m'écouta, resta un long moment assis au bord du lit, me tournant le dos, enfermant dans ce dos muet un ultime silence, une ultime confrontation à laquelle je n'avais pas ma part, pas mon mot à dire. Je regardais ce dos et je me prenais à espérer. J'ai murmuré parle, Mathias, parle, s'il te plaît...
Il s'est levé, a ramassé ses affaires, s'est appliqué à ne rien laissé derrière lui, et il est parti.
De dos. Il est parti de dos.
- Mathias ! j'ai crié, malgré moi, le rattrapant dans l'escalier.
- Oui ?
Il s'est retourné. Son regard froid et glacé était celui du fond de la grotte.
- Mathias...
- Qu'est-ce que tu veux de plus ?
Je suis restée muette. J'avais abusé des mots, ils ne voulaient plus rien dire.
Il m'a regardée, désolé mais inflexible. Il a prononcé ces mots terribles.
- Tu ne comprends pas... Tu ne comprends pas que ce que tu aimes en moi, c'est ce que je te refuse...
Et il a dévalé l'escalier, me laissant dans un tel affolement de l'âme et des sens que je demeurai pétrifiée, écoutant la cavalcade de ses pas qui résonnaient comme autant de coups marquant la fin de notre histoire. "
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# Posté le samedi 08 août 2009 13:36

Article.

Article.
" Avec les hommes, il suffit d'être patiente, de ne rien demander, de se faire toute petite et ils vous donnent tout ! Parce que si vous tapez du pied, si vous exigez, ils se referment et on ne peut plus rien en tirer ! Les hommes se méfient des femmes. Pas le mien ! Mais ceux que je vois ici, ils sont tous sur leurs gardes. Et les femmes, elles avancent comme des machines de guerre ! Vous aimez bien la guerre, vous ? Vous vous compliquez la vie. Si on est toute seule dans la vie, je ne vois pas bien l'intérêt ! L'amour, c'est quand même ce qu'il y a de meilleur, non ? "
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# Posté le samedi 08 août 2009 13:34

Article.

Article.
" La foule était encore plus tumultueuse. Les gens se pressaient vers le mur. Certains commençaient à le piocher avec des outils de fortune, tournevis, pierres, piolets, canifs, moyens dérisoires, mais il fallait que l'obstacle cède. [...] Je n'étais plus la seule à pleurer, tu sais. J'ai vu beaucoup de larmes cette nuit-là. Celles de cette mère et de sa fille qui se serraient si fort, trop émues de se retrouver après vingt-huit années passées sans se voir, sans se toucher, sans se respirer. J'ai vu des pères aux cheveux blancs croire reconnaître leurs fils au milieu de mille autres. J'ai vu ces Berlinois que seules les larmes pouvaient délivrer du mal qui leur avait été fait. Et puis soudain, au milieu de tous, j'ai vu ton visage apparaître, là-haut sur ce mur, ton visage gris de poussière, et tes yeux. Tu étais le premier homme que je découvrais ainsi, toi l'Allemand de l'Est, et moi la première fille de l'Ouest que tu voyais.
Tu es resté perché ainsi de longues minutes, nos regards hébétés ne pouvaient se détacher. Tu avais ce monde nouveau qui s'offrait tout à toi, et tu me dévisageais, comme si nos regards étaient liés pars un fil tendu, invisible. Tu as enjambé le mur et tu as sauté, j'ai fait comme les autres et je t'ai ouvert les bras. Tu m'es tombé dessus, nous avons roulé tous les deux sur cette terre que tu n'avais encore jamais foulée. Tu m'as demandé pardon en allemand et j'ai répondu bonjour en anglais. Tu t'es redressé et tu m'as épousseté les épaules, comme si ce geste t'appartenait depuis toujours. Tu me disais des mots auxquels je ne comprenais rien. Alors de temps à autre tu hochais la tête. J'ai ri, parce que tu étais ridicule et moi, encore plus que toi. Tu as tendu la main et tu as articulé ce prénom que j'allais dire tant de fois, ce prénom que je n'ai plus prononcé depuis si longtemps. Tomas. "
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# Posté le samedi 08 août 2009 13:32

Article.

Article.










" Cesse de te projeter dans le futur, Julia. Il n'y a pas de pots cassés à réparer. Il n'y a que des choses à vivre, et ça ne se passe jamais comme on l'a prévu. Mais ce que je peux te dire, c'est que ça défile à une vitesse sidérante. "
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# Posté le samedi 08 août 2009 13:29